LE SIFFLET ENROUE, N° 30
Paraissant au bon vouloir de son auteur,
présentement, le mercredi 1er juillet 2015


Après Paris 2012, non à Paris 2024 !

L'opération d'enfumage concernant la candidature de la Ville de Paris pour les futurs jeux olympiques d'été organisés par le Comité Olympique International (CIO) en 2024 se poursuit depuis quelques mois déjà. C'est ainsi que mardi 23 juin 2015, notre chasseur à la palombe (JDD, 21 juin 2015) et président de la candidature française, Bernard Lapasset réunissait autour de lui toute une myriade de fanatiques du sport-business : Anne Hidalgo, la maire de Paris, des politiciens divers et variés ainsi que toute une ribambelle de sportifs, Teddy Riner en tête.

Poutine et Bach à SotchiCette opération bien rodée subit toutefois quelques pannes inexpliquées. Petit exemple symptomatique, le jour même de « l'officialisation », tard dans la soirée, le journal télévisé d'une des chaînes publiques restitue le sondage qu'elle organisait via internet. Alors que les propos laborieux mais enthousiastes d'une ex-athlète de haut-niveau se terminent, les résultats tombent (25' 30'') comme un couperet et ce, d'autant plus que le matraquage a été intense durant toute la journée. Sur les 9103 « internautes » sondés, une large majorité dit ne pas soutenir cette candidature.

Les propos pleins de bonne volonté de l'athlète en service commandé tombent à plat et il faut alors se rendre à l'évidence : comme le dit le journaliste, il va falloir encore « faire de la pédagogie ». C'est à ces mots si simples que l'on reconnaît toute l’œuvre de la classe dominante qui veut par ailleurs « réformer » : comme il ne faut pas avoir l'air d'imposer les décisions déjà prises, autant faire en sorte que le ralliement aux gouvernants passe pour le fruit d'un choix mûrement réfléchi et d'un jugement rationnel.

Rendez-vous compte ! des retombées en terme d'emploi, le rêve, l'aventure, les valeurs-de-l'effort-et-du-respect pour toute une jeunesse. Comme le disait déjà Hollande : « C'est très important parce que ça sera un moment de ferveur et surtout ça fera plein d'équipements avant, plein d'emplois, plein d'industries qui pourront se montrer » (AFP, jeudi 6 novembre 2014). Des retombées qui ressembleront plutôt à celles radioactives : des effets néfastes, des « retours sur expériences » réservées à des cénacles d'experts dont les résultats seront tenus secrets et un poids à porter pour les générations futures et l'environnement.

L'enfumage a commencé très tôt dans l'année puisque c'est vers le milieu du mois de février qu'une rumeur bien confectionnée disait que désormais, Anne Hidalgo, la maire de Paris était favorable aux jeux. Et quelques mois après, triomphale, elle déclarait que Paris était en faveur d'une candidature. Mais il y a eu tout de même quelques voix dissidentes. A ce propos tous les élus écologistes n'ont pas voté contre, à cette occasion. Ceux de la région Île-de-France, auxquels était soumis le projet de candidature ont acquiescé. Les godillots ne se trouvent pas seulement au PS : ils sévissent aussi chez EELV.

Poutine et SamaranchÉcoutons par exemple, ce véritable ventriloque, si habile pour faire parler les français : « Maintenant, dit François de Rugy, la décision est prise et les Français souhaitent que leurs représentants politiques ne fassent pas de ces J.O. un enjeu de querelles politiciennes mais tirent tous dans le même sens pour avoir des J.O. ayant un budget maîtrisé (...) », (AFP, mardi 23 juin 2015). S'agit-il pour les écologistes de devenir enfin raisonnable en considérant que désormais, seul un plébiscite est à même de décider ? Il ne semble pas être venu à l'idée de cet élu régional que si dans son groupe politique il y a des divergences, c'est peut-être qu'il s'agit avant tout d'un enjeu de société et pas seulement d'une querelle de salon sous les ors de la République.

Toujours à gauche et participant au bourrage de mou, certains rêvent en plein jour comme Marie-George Buffet, ex-ministre des sports communiste. Ainsi pour elle, « le sport n'est pas une dépense et ne doit pas être non plus une source de rentabilité (...) », (AFP, mardi 23 juin 2015). La confusion est là à son maximum. C'est sans doute en niant l'évidence qu'elle compte œuvrer pour une société de justice et d'égalité... Elle serait bien la dernière a ignorer que le fameux « budget maîtrisé » mis en avant par Lapasset, Masseglia &  consorts n'est que du pipeau : durant ces trente dernières années, aucun budget annoncé pour les J.O. n'a été respecté.

La construction du consensus s'élabore à marche forcée et l'idéologie sportive joue ici son rôle à plein. Dans ce petit manège médiatique un véritable bloc capitaliste est en piste et tente de développer son hégémonie. Son cœur est formé de la rencontre de plusieurs institutions. Mais dans sa stratégie la première place revient comme il se doit à l'institution sportive et à ses porte-parole : des sportifs de renommée sont mis à l'avant-scène.

Le comité de candidature est traversé par le CIO (Tony Estanguet) bien sûr, et de son fidèle relais national, le CNOSF (Comité National Olympique Sportif Français) dont le président est Denis Masseglia. Ce même qui justifie les Jeux européens d'Azerbaïdjan (juin 2015) où s'exerce une répression féroce contre ceux qui osent revendiquer leurs droits politiques élémentaires. Alors qu'un journaliste le questionnait sur sa position concernant le boycott de la cérémonie d’ouverture de ces jeux, il disait : « je pense qu'on ne doit pas demander à chaque fois aux sportifs de régler tous les problèmes de société » (AFP, jeudi 11 juin 2015). Cet apolitisme est le fondement idéologique de l'institution sportive : le sport, selon ses idéologues, serait une sorte d'enceinte confinée à l'abri du monde.

Bernard Lapasset est quant à lui un rugbyman se faisant VRP pour la cause olympique et notamment auprès des politiques. C'est notamment auprès de la région Île-de-France et de la ville de Paris que Lapasset a vendu son « étude de faisabilité et d'opportunité ». Ici, le coût de la foire aux muscles serait de 6,2 milliards dont 3 milliards sur fonds public (les infrastructures). Mais on le sait désormais : les budgets annoncés sont systématiquement minimisés pour qu'une fois adoubé par le CIO, ce genre de bloc capitaliste se dédouane de toute responsabilité dans l’augmentation du coût qui reste à la charge de tous.

Le budget des Jeux de Londres ont ainsi doublé alors qu'ils sont pris comme modèle. Et déjà les japonais qui accueilleront les Jeux olympiques d'été de 2020 doivent prévoir, pour la construction d'un stade « une hausse de 90 milliards de yens (650 millions d'euros) par rapport au projet initial de 162,5 milliards de yens » (AFP, Lundi 29 juin 2015).

Mais notre chasseur n'a d'ailleurs pas eu trop de mal à vendre sa soupe tellement la fascination des politiciens pour le sport est intense. On sait par exemple que Valls ne regarde pas trop à la dépense publique pour allez voir son équipe de football fétiche à travers l'Europe. Cela va au-delà d'une admiration, c'est à la fois un calcul et une transe. Il faut dire que pour ce genre de personnel politique, il serait inconcevable de ne pas reprendre en cœur le laïus sur les « valeurs sportives ». Les clivages politiques s’effacent chez eux lorsqu'il s'agit de sport. Et s'il y a bien une instance principale dans cette candidature, c'est bien celle de l’État sans lequel rien ne serait possible.

Souvenons-nous aussi que pour obtenir l'Euro 2016 ― le tournoi de football des équipes nationales européennes organisé par l'UEFA (Union Européenne de Football Association) ― le président de l'époque s'était déplacé jusqu'au siège de Michel Platini à Genève pour plaider la cause de la candidature française. Talonnettes avait fait une allocution où il disait notamment, « nous, nous pensons en France que le sport c'est une réponse à la crise. C'est justement parce qu'il y a une crise, qu'il y a des problèmes, qu'il faut mobiliser tout un pays vers l'organisation de grands événements » (lemonde.fr, 28/05/2010).

De même le président de Paris métropole qui prend le nom de « syndicat mixte » ― allez savoir pourquoi ! ― et qui a pour but de créer une grande Métropole comprenant Paris et ses alentours, déclarait : « Dans ce pays trop souvent pessimiste, les J.O. sont un moyen de donner un formidable élan moral qui peut avoir ensuite des effets positif sur l'économie. Si l'on réalise une métropole à Paris, ce n'est pas pour gérer les logements sociaux comme le croient certains idéologues, mais bel et bien pour disposer d'un retentissement mondial, être fier de notre territoire et lui permettre de concurrencer les autres métropoles. La mobilisation en faveur des Jeux olympiques va dans ce sens » (Le Parisien 75 n° 21905 – mercredi 11 février 2015, pp. 2-3).

Rien de plus naturel, à droite, que de tenir de tels propos. Il est cependant constatable que la ferveur escomptée, dont parlait Hollande le 6 novembre 2014 à la télévision est de la même eau que ce « formidable élan »... Et justement, dans ce bloc, il ne faut pas non plus oublier Paris-métropole, un pool de collectivités territoriales destiné à la création d'un « Grand Paris » concurrentiel s'inscrivant dans la guerre économique entre régions. Les fonds publics nécessaires pour les infrastructures proviendraient notamment de cette entité.

La ville de Paris, quant à elle a suivi la volonté du palais de l’Élysée et veut raconter une histoire sidérante aux enfants pour les émerveiller et partir à « l'aventure ». Faisant feu de tout bois, l'opération en question enrôle l'élan qui s'était manifesté à Paris suite aux attentats islamistes perpétrés au siège de Charlie hebdo et à la porte de Vincennes, au début du mois de janvier 2015. Pour Hidalgo la liberté d'expression rime avec les Jeux olympiques !

Bien loin du rêve de Marie-George Buffet, diverses multinationales complètent ce tableau pour donner toute l'unité nécessaire à cette dynamique capitaliste. Par exemple, le milliardaire Vincent Bolloré (Havas, Vivendi), sans compter l'ex-marchand d'arme Lagardère, lui aussi milliardaire comptent bien faire de juteux profits à cette occasion en se faisant passer pour des philanthropes qui aident gentiment à financer la candidature. Eh oui ! parce que cette dernière a tout de même un coût, que Paris soit retenue ou pas par le CIO, elle sera de plus de 60 millions d'euros.

Quant on sait que dans le même temps, à la faveur de la réforme des rythmes scolaires dans le primaire, Hidalgo a baissé le budget des classes découvertes pour les élèves parisiens de 5 millions d'euros, on voit quels choix politiques sont faits à Paris. Pendant ce temps, la tête de ce bloc capitaliste s'affichait ce même mardi 23 juin avec des enfants recrutés dans des clubs sportifs pour poser face aux caméras et autres flashs avec le slogan : « génération 2024 ». Le monde à l'envers !

Les États savent exploiter ce genre d'événement sportif pour déployer tout un arsenal sécuritaire qui coûte énormément et grève toujours les budgets publics. Mais tout se passe comme si cela pouvait être hors coût.

milicienne de la révolution espagnole, 1936De plus, avec les états d'urgence de plus ou moins basse intensité qui sont désormais la norme politique des démocraties capitalistes, ces semaines de compétition hautement médiatisée sont toujours une rupture : exceptionnellement, la justice aux ordres sait traiter à merveille les revendications sociales et politiques comme des faits criminels. Si bien que la fonction politique du sport de compétition mondialisé est de constituer l'État d'urgence comme norme. Le sport n'est pas seulement un « accélérateur », il crée des précédents qui deviennent des nécessités.

Les travailleurs du métro de Sao Paulo au Brésil en savent quelque chose, eux qui ont subit les conséquences répressives du tournoi de football de la FIFA en 2014. Leur grève a été purement et simplement interdite durant ce dernier. La « fête », l'aventure et le rêve tant vantés ne sont que fable. Tout l'édifice sportif est factice quand on constate qu'il est fondé sur un quadrillage de l'espace public.

Est-ce sous le règne sportif que nous voulons vivre et mettre en jeu le corps ? Les « décideurs » ont seulement besoin d'une piétaille qui acclame ce qu'ils ont déjà décidé pendant que les marchandises sportives brillent musculairement. Les jeux olympiques sont toujours une valeur pour les puissants mais toujours aussi une pauvreté absolue pour les populations qui vivent et travaillent sur place. Avec cette candidature parisienne il n'y a aucun investissement pertinent, seulement un coût pour le plus grand nombre. C'est pourquoi aucune « implication populaire » ne doit conforter cette supercherie où les décisions déjà prises par une minorité sportivisée pour une infime minorité de la société voudraient se faire passer pour l'intérêt général.

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