Critiquer le sport
(Le michéisme aux actualités)

Dites à Michéa et à ses partisans du « foot populaire » qu'ils cessent de tousser, j'ai arrêté de fumer depuis un certain temps déjà !
Georges Orwell

Selon certains, il serait possible d'admettre que le football rime avec capitalisme « (…) tout en appréciant le beau jeu et la pratique populaire d'un sport qui, ne l'oublions pas a aussi dans son expression la plus libre (sic), l'immense mérite d'encourager l'esprit collectif et le geste gratuit » 1. On se demande bien où peut se nicher un tel football vertueux quand, même les arbitres de cette pratique si populaire sont obligés de faire grève pour protester contre la violence qui gangrène tous les matches de sous-préfectures (cf. « Violences dans le football : la Ligue d'Aquitaine reporte tous ses matches du week-end », AFP - vendredi 27 mars 2015). D'autant plus lorsque ce propos émane d'un journal sensé porter la critique sociale à notre époque. Mais pourquoi donc ne pas aller directement au but en faisant du football l'une des cibles de la critique ?

Pour s'échauffer, il faut dire que l'idéologie sportive est une véritable peste émotionnelle et qu'elle n'épargne personne. Même pas l'auteur de ce propos, bien évidemment. Mais tout de même ! certains s'y trouvent comme des poissons dans l'eau ce qui n'est pas notre cas. Là aussi pour un futur regard rétrospectif, le constat pourra être : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » 2. Ainsi, dans sa toute dernière tendance, cette idéologie voudrait nous faire prendre pour naturelle l'attitude consistant à toujours préférer faire l'éloge de ce « beau jeu » plutôt que d'envisager la critique qui prend pour point de vue la totalité sociale : par exemple privilégier l'analyse de la base matérielle et concrète à la belle apparence sportive.

Il faut dire que sa rhétorique est soutenue par des affects régressifs puissants. Les émotions vécues dans la jeunesse quand la vitalité du corps est si éruptive — par exemple dans des parties improvisées dans la rue, sans poteaux, avec pour limites spatiales de l'air de jeu, les trottoirs et où l'enjeu n'est pas forcément dans le résultat — se trouvent enrôlées sous les fourches caudines de l'idéologie sportive. Sous ce régime affectif, il est d'autant plus facile d'accepter l'assimilation de ce genre de situation plutôt ludique, à la définition instituée par la FIFA et l'UEFA. A partir de là, l'adhésion gluante à ce qui est vendu comme un rêve est naturelle. C'est tellement flagrant dans ce dossier de Cqfd. Le « football populaire » tant vénéré est seulement là pour se donner bonne conscience. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est un ancien adhérant du PCF qui diffuse cette version « anticapitaliste » de l'idéologie sportive 3. Le monde à l'envers.

Le noyau de cette idéologie est justement de prétendre être en dehors de toute idéologie, d'être finalement apolitique. « L'esprit collectif et le geste gratuit » est l'illusion typique de olympisme. Le terrain de football, havre de paix et de fraternité où chaque culture se rencontre comme jamais ailleurs est un leurre. Malgré cette hypocrisie orchestrée par le CIO, la FIFA, les États et tous les gouvernements (qu'ils soient de droite ou de gauche), la domination, les guerres voire les génocides se poursuivent derrière l'imagerie de la fête et du bonheur (pour les gagnants). Les thuriféraires du football populaire semble même ignorer les mœurs de l'institution sportive où l'individu doit marcher au pas avec son uniforme et au son de son chef. Toute expression individuelle risquant de contredire la norme est stigmatisée comme une « déviance ». Cette opération ouvrant la porte à tous les procès en hérésie. Persister en affirmant son originalité c'est risquer l'exclusion. Dans le « vivre ensemble » sportif — tellement à la mode chez les médiatiques et les politiques qui rêvent d'une cité s'appelant démocratie d'où le conflit aurait été éradiqué — rien ne peut se dire ou se faire sans le chef. Le principe d'autorité est la règle. Une équipe sans capitaine, un club sans président, un sportif sans entraîneur est simplement une absurdité. Le football est un puissant vecteur de massification où l'uniformité engloutit l'individu. La masse s'agite sans que cela puisse être une action. Telle est la fonction principale du football à notre époque. Et les États savent faire leur miel d'une telle possibilité. Contrairement au suffrage universel par exemple, ils ont là l'avantage de maintenir un contact étroit et permanent avec leur population grâce à la licence donnée aux passions les plus refoulées d'ordinaire. Le contrôle des consciences est un antidote puissant à toute prise de conscience de classe.

Effectivement, le spectacle aime raconter aux enfants des histoires fantastiques tandis que ces derniers chavirent de bonheur à la vue des vedettes du football populaire, du mythe de sa pratique autogestionnaire et de ses passes altruistes. Cette complète illusion qui se voudrait en plus une culture souterraine rebelle est complètement sous emprise. Selon son prisme inversé, ce serait ceux qui veulent encore pratiquer la critique qui passent pour des dogmatiques et qui se contenteraient « (…) d'une posture idéologique anti-sport de bon aloi (sic) ». Pour un « mensuel de critique et d'expérimentation sociale », le football ne saurait être une cible. La vraie cible ? plutôt ceux qui s'abaissent à salir ce qui reste encore sacré dans ce monde.

Quand Michéa tousse, tous ses partisans éternuent. Cette tournure d'esprit qui ne veut plus voir les contradictions — ou du moins, ne les voir que là où elle y a intérêt ! ― prétend ainsi « (…) que l’on peut être à la fois un aficionado et un critique cohérent du système capitaliste » (Sofoot.com, dimanche 11 mai 2014). Cohérent... Le michéisme 4, avec sa petite touche underground considère le football comme un moyen de résistance, un art de vivre voire même, une émancipation en acte.

Tout cela est une profonde illusion. Non pas au sens de l'erreur que l'on pourrait corriger comme celle d'un calcul quand il est erroné mais bel et bien comme une forme de réalité où joue à plein l'hallucination : au sens d'une vague d'émotion qui noie toute autonomie de l'individu et où une illusion partagée par le plus grand nombre devient réalité. Prendre la mesure du sport en tant que phénomène social massif et le critiquer en conséquence ne saurait être assimilé à une pose hautaine de dandy élitiste. Par contre, se vautrer dans l'idéologie sportive en adoptant la vue selon laquelle ce que disent d'eux les sportifs doit être pris pour argent comptant et où la diversité des pratiques doit être considérée comme une richesse sacrée passe pour ce qui est le plus pertinent.

Pour nous au contraire, « (…) l'on ne peut comprendre les gens [Michéa et ses supporters] d'après leurs idées et leurs idéologies ; l'on ne peut comprendre les idées et les idéologies [« le foot populaire versus le foot business »] qu'en comprenant les gens qui les ont créées et qui y croient » 5. Nuance ! Mais elle est de taille parce qu'elle permet de se situer face au michéisme ambiant. Un refus pensé de la normalisation sportive ― qu'elle soit hard avec la promotion de la croissance économique par le sport ou soft avec la morale des « valeurs sportives » à promouvoir 6 ― devrait systématiquement primer s'il s'agit toujours de changer le monde. Aucun tabou opportuniste ni totem populaire ne doit entraver la parole contraire au dogme du football. Aucun aveuglement satisfait de lui ne peut rimer avec critique sociale.


1. Cqfd n° 123 – juin 2014, p. 4 : « Dossier spécial 12 pages : foot populaire vs foot business ».

2. Lucien Geslin, Les Fables de La Fontaine, Paris, de Gigord éditeur, 1965, p. 267.

3. Jean-Claude Michéa, Le plus beau but était une passe. Écrits sur le football, Climats, 2014. Ce livre n'est qu'une reprise de son Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond (1998), agrémenté de quelques autres petits textes.

4. Il est loisible de se reporter, pour comprendre le michéisme, au très pertinent propos tenu à ce sujet sur le blog l'Herbe entre les pavés (lherbeentrelespaves.fr) à travers le texte Populisme et postmodernité ou carrément Cours plus vite Orphée, Michéa est derrière toi !

5. Erich Fromm, Le Dogme du Christ et autres essais, Bruxelles, Complexe, « Textes », 1975, p. 8.

6. Ce ne sont d'ailleurs que le « heurt de deux aveuglements » comme le dit si bien Jean-François Billeter, Paradigme, Paris Allia, 2012, p. 31, à propos du conflit entre deux croyances. Il est à noter que ce dernier développe une théorie du corps originale, à dix mille lieux du corps sous emprise sportive. En effet, si toute activité sportive est corporelle, toute activité corporelle ne saurait être exclusivement sportive. L'histoire le prouve.
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