sport de compétition et aliénation du corps

GrouCHOS

Groupe Contre l'Horreur Olympique et Sportive

analyse de l'institution sportive & critique du capitalisme

Albert Camus et le football

« Pour moi je n’ai connu que dans le sport d’équipe, au temps de ma jeunesse, cette sensation puissante d’espoir et de solidarité qui accompagne les longues journées d’entraînement jusqu’au jour du match victorieux ou perdu. Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités » [1].

Albert Camus, Pourquoi je fais du théâtre ?, 1959.

C'est à partir de ce propos camusien que beaucoup divaguent sur la pureté du football (inévitablement altérée). Un classique de l'idéologie : la foi gâtée par l’Église, la révolution trahie par le Parti... L'opération consistant à enrôler Albert Camus dans la justification du football fonctionne d'abord à partir d'une décontextualisation [2].

Dans ce texte, Camus critique avant tout l'académisme. En effet, depuis la fin de l'année 1951, date de publication de L'Homme révolté, cet écrivain affronte les surréalistes et Sartre. Pour Camus et contrairement à d'autres, une formation intellectuelle ne doit pas être circonscrite à des connaissances estampillées par les institutions du savoir dominant mais embrasser des domaines variés. Le plaisir éprouvé à travers le football et les relations que l'auteur a tissées avec ses amis sont ici exprimées.

Ceux qui instrumentalisent cette phrase la décontextualise en oubliant que, dans cette perspective, il est question de théâtre. Il ne s'agit pas d'un douteux éloge de l'altruisme propre au football mais plutôt de celui propre à la petite association qui s'étaient constituée à Alger sous le soleil de la méditerranée (le soleil de midi, comme aime à le dire l'auteur). Éloge que Camus fait après-coup, bien après avoir quitté son Alger natale et qu'il habite à Paris.

Des bourgeois à gros capital culturel qui ont pignon sur rue, mènent avec allégresse cette opération de décontextualisation. Sur les grandes chaînes de radio et aux heures de grande écoute, ils peuvent faire des émissions radio sur le football comme sujet aussi digne que la littérature... Il faut dire que la mode, dans ce milieu très entre-soi est à la tendance « faire peuple », en montrant bruyamment qu'il s'agit de corriger une tradition élitiste qui minorait cette passion. Nabokov, Montherlant, Pasolini et Camus sont mis à contribution. Littérature et football sont envisagés ensemble mais en tant que domaines séparés. Entendons-nous bien : un footballeur peut très bien être une personne cultivée. Sauf qu'à l'époque de Camus, le genre d’équivalence football = culture, qui est devenue de nos jours une étrange évidence, n’avait pas cours. Le « doping » n'était pas encore d'actualité, ni non plus l'affairisme lié au capital financier. Ce football n'existe plus mais sert de référence idéal chez ces gens là.

Cette phrase est aussi instrumentalisée pour un usage politique : c'est le deuxième aspect du fonctionnement de l'opération. En posant de manière identitaire le jalon de la France et de ses valeurs, certains médiatiques voudraient vérifier si les joueurs sont dignes de leur pays. Chantent-ils la Marseillaise ? Leur comportement peut-il servir de référence pour la jeunesse ? Car, à leurs yeux, les footballeurs seraient plus proches du peuple et constitueraient d’authentiques représentants du consensus national ou de l'intérêt général en régime démocratique. Et ils s'imaginent sans doute que telle était la pensée de Camus, qu'ils pourront se parer de son aura pour leur représentation.

A l'opposé, quand cette citation est faite chez des libertaires, il s'agit d'en faire un drapeau, un emblème : celui concurrent au sport rouge des ex-staliniens, une sorte de sport noir devant être le contraire du sport rouge. Cette petite concurrence recèle inéluctablement un mimétisme puisque rien d'original n'est avancé à propos du football. Ces libertaires-footballeurs veulent placer leur foot comme les représentants-placiers, leur camelote.

Très représentatifs de cette tendance, certains essaient d’apporter leur petite touche d’originalité dans cette perspective : ils envisagent « le sport comme apprentissage des pratiques libertaires » [3]. Le football devient alors « autogéré », la passe est la preuve de l'altruisme qui émane du football. Dans leur esprit, le football aurait une autre nature que celui dont il est question dans France-football, So Foot (dear !) ou L'Équipe.

Chez ces libertaires, forts de leur souvenirs de jeunesse, beaucoup enjolivent le football réellement existant à partir d'un mythe : le football populaire. Un mythe basé sur le souvenir d'une jeunesse où les parties de foot rythmaient le quotidien. D'un point de vue psychologique, l'attachement au football prend racine dans cette vitalité juvénile et ses implications libidinales. C'est ainsi que tous ces thuriféraires de Camus-footballeur rêvent le football à partir de souvenirs nostalgiques plus qu’ils ne comprennent ses véritables fondements.

Comme les supporters antifas de certaines tribunes de stades, ils préfèrent par principe ne concevoir le football seulement à partir de ce qu'il devrait être au lieu de le considérer avant tout tel qu'il est. On pourrait même dire qu'on ne peut comprendre le football et en particulier l'affairisme qu'il sait aimanter à merveille, sans avoir étudié et compris tout son développement depuis son origine anglaise. Donc, pas un antifa n'a compris le football plus d'un siècle (presque et-demi) après sa naissance.

Le raisonnement diffus de tous ces libertaires footeux qui sont des passionnés mais rejettent le football de la FIFA tout en allant au stade, ressemble à s’y méprendre à la manière dont on imagine le changement face à la crise économique. Après 2008, il était courant d'entendre que la finance devait être régulée et au service de « l’économie réelle » qui elle-même, naturellement (évidemment), devait ainsi assurer le bien-vivre-ensemble. Autant rêver à un capitalisme à visage humain. Ce n'est pas parce qu'on modifiera les règles du foot qu'on le changera fondamentalement et que le football sera à visage humain. On ne peut changer le foot sans le critiquer radicalemet ni changer l'institution sportive dont il dépend sans transformer de fond en comble cette société tournant autour du capital.

Dans ce cas d’espèce libertaire, démasquer ces illusions passéistes à propos du football populaire, démystifier la prétendue jubilation à travers le football et même cette soi-disant école de formation qu'il serait, revient à mettre en évidence les raisonnements absurdes. Pour cela, rien de mieux que le schéma du syllogisme aristotélicien qui reste une ressource incomparable dans ce monde inversé. Ainsi donc : Camus considérait le football comme son université. Or Camus a été un sympathisant des anarchistes et le football son sport d’équipe favori. Donc le football est l’apprentissage des pratiques libertaires… Heureusement que le ridicule ne tue pas, déjà qu’il n’y a pas un anarchiste sur cent, parce que dans ce cas, ils n’existeraient même plus.

Quant aux cocos qui veulent prendre le pouvoir au sein de l'institution sportive, l'histoire a montré qu'ils n'avaient pas comme objectif d'y fomenter la lutte des classes. Le plus important pour eux est surtout de hisser le drapeau du sport rouge sans transformer l'institution. Aucun problème chez eux pour endosser les valeurs du sport mais attention ! dans leur version « populaire ». Un peu comme cet été, au moment des Jeux olympiques de Tokyo, lorsque l'Humanité tirait : « Le CIO a tenu à organiser les Jeux malgré la pandémie, vidant la fête de sa substance populaire » (vendredi 23 juillet 2021). « Une autre compétition est possible » semblent-t-il dire. Et nos libertaires-sportifs font ainsi du mimétisme avec la ligne du Parti, au lieu d'anarchiser la mise en jeu du corps dans la société contemporaine à partir de la critique de son appareillage technologique.

Les passionnés du football populaire sont à l'image des patients qui suivent une psychanalyse lorsqu'ils veulent échapper inconsciemment à la reconnaissance de leur identité : « La volonté de ne pas comprendre devient donc le programme le plus urgent de la vie » [4]. On ne saura jamais ce qu'ils entendent par sport. La mauvaise foi n'est pas très loin. C’est le propre de toute attitude idéologique face au sport : elle s'explique par les mécanismes de défense inconscients situés au plus profond des plis du corps. Et cette footballisation des esprits qui, au fond, ne fait qu'idéaliser le football, en dessine une image sans ombres (à trop vouloir éviter la critique) et voudrait imposer son idéal contre le football réel.


[1] Albert Camus, « Pourquoi je fais du théâtre ? », Oeuvres complètes, tome IV (1957-1959), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléïade », 2008, p. 607. Ce texte est une reprise très largement transformée de celui qui a été publié par le bulletin irrégulier Négatif dans son n° 14.

[2] Cf. Ronald Aronson, Camus & Sartre. Amitié et combat, Paris, Alvik, 2005. Pour restituer justement ce contexte, on pourra lire en particulier le chapitre VI : « Violence et communisme ».

[3] Sur la référence incontournable en la matière, voir Wally Rosell, Éloge de la passe. Changer le sport pour changer le monde, Saint-Georges-d'Oléron, Éditions libertaires, 2012. Voir aussi sur la manière dont ils envisagent leur alternative autogestionniste au football de fédération : Wally Rosell, Jean-Marc Raynaud, « Les douze règles pour organiser un tournoi international de foot noir et rouge », Le Monde libertaire n° 1600, du 17 au 23 juin 2010, p. 7.

[4] Georges Devereux, La Renonciation à l’identité. Défense contre l’anéantissement, Paris, « Petite bibliothèque Payot », Payot & Rivages, 2009, p. 89.