Jeu versus compétition

car, pour trancher enfin d'un seul coup, l'homme ne joue que là où dans la pleine acception de ce mot il est homme, et il n'est tout à fait homme que là où il joue.

Friedrich Von Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme [1795], trad. fr. Robert Leroux, Paris, Aubier, 1992, p. 221, XVème lettre.

Pas de compétition physique sans sport dans cette société. Ni d'ailleurs de sport sans le mouvement du capital. La compétition est la structure fondamentale de l'institution sportive tandis que le résultat est l'enjeu de l'opposition. La compétition trouve sa véritable signification à travers la concurrence des marchandises sur le marché mondial capitaliste. Cette concurrence est redoublée dans le cadre du sport. La compétition sportive rejoue sur une autre scène la concurrence propre au marché capitaliste.

Et l'idéologie dominante sait s'y prendre pour confondre la concurrence avec la compétition. Tout les moments de la vie ne seraient que compétition. Faire passer l'obligation de se faire tanner sur le marché comme une lutte naturelle pour la vie, est le mécanisme de l'idéologie sportive. La vie ne serait plus qu'un « jeu » où un bénéfice doit être recherché (« la culture du résultat », comme on dit). La vie est une lutte naturelle entre individus. Cqfd ! Bien sûr, ce sont les sportifs qui portent se genre de propos comme la nuée, l'orage. « Le sport, dit l'un d'eux, c'est comme la vie, c'est injuste », (« Natation : Manaudou encore plus fort », AFP - samedi 6 décembre 2014). On voit le schéma... La vie est injuste, il y a des gagnants et des perdants. Il ne sert à rien de se révolter contre cela ; il faut simplement l'accepter car la vie est un sport : il faut en accepter les règles.

Le pré-supposé de la compétition c'est l'élimination de l'autre. La victoire de l'un signifie la défaite de l'autre. C'est la logique binaire de l'institution sportive : la performance mesurée, les records, les classements ont leur raison d'être dans la haine de l'autre. Reflété par le langage dominant, il ne serait question que de fair-play... Or, beaucoup de défenseurs degôche du sport croient dur comme fer à ce reflet. Pour eux, un autre sport est possible sans qu'à aucun moment ils n'envisagent le sport réel, celui qui est agissant. Non, ils préfèrent imaginer le futur sport idéal avec le regard passéiste selon lequel le fric a tout pourri.

Et c'est ainsi que chez eux, l'opération idéologique consiste à valoriser la compétition pour ne pas remettre en cause leur institution ; institution à laquelle ils adhèrent comme une moule à son rocher. Le pathos humaniste va alors bon train: il y aurait de la solidarité à travers la compétition, l'homme se réaliserait à travers elle...

La fonction de ce genre de slogan est de canaliser la critique diffuse vers les valeurs instituées et de disqualifier la critique concentrée instituante. En changeant les règles, ces mêmes pourront être à l'avant-garde d'une critique intégrée consistant à fondre dans un alliage de mauvais aloi, les deux critiques précédantes tout en institutionnalisant une pratique pseudo-alternative. C'est par exemple le cas de la FSGT (Fédération Gymnique et Sportive du Travail) qui milite d'ailleurs pour accueillir en France des « événements sportifs internationaux ».

Le jeu, quant à lui, peut bien sûr avoir une dimension agonale 1 mais il ne saurait se réduire à cette dimension, contrairement au sport. En effet, l'obsession du résultat (la victoire), l'extrême précision de la mesure de la performance dans le but de comparer les corps et ainsi d'établir une hiérarchie (classement) est propre au sport. Faire passer le football ou le rugby pour un jeu est un des effets de l'idéologie sportive. Idée-reçue mainte et mainte fois ressassée par les « passionnés » mais aussi par n'importe quel journaliste ou intellectuel. Ce qui n'a d'ailleurs plus rien d'étonnant puisque ces derniers sont des supporters (au-bon-sens-du-terme, bien évidemment).

Le sport n'est pas un jeu. Mais bien sûr le jeu comme la vie a partie liée avec l'agôn, le conflit. Par conséquent, il n'a rien à voir avec la compétition qui s'impose partout  : des émissions de téléréalité en passant par le management ou le sexe. Il faut dire que l'omniprésence des images mondialisées de vedettes sportives n'y est pas pour rien. Une élection présidentielle, un processus biologique : tout ne serait que compétition entre entités pleines et entières, toujours fières de leur identité.

Reste à savoir si le Schibboleth-football [2] est un jeu...


1. Cet adjectif est composé à partir du mot grec ancien agôn qui signifie combat, lutte. C'est notamment dans le théâtre grec où la joute des acteurs était ainsi qualifiée.

2. Durant cette journée « sport & béton armé », un moment a été réservé à la pratique de ce shibboleth. C'est une sorte de football étrange où trois équipes s'affronte sur un terrain traditionnel. La manifestation progressive d'une troisième équipe (négative) qui n'a pas de cage à défendre et peut marquer des deux côtés du terrain perturbe la logique bien connue du football institué. Le jeu suppose le hasard, l'initiative et la liberté qui ravissent les joueurs : le schibboleth-football ne leur est certainement pas étranger.
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